Dans les rayons des librairies, on trouve souvent côte à côte des ouvrages qualifiés d’autobiographie, de « roman personnel » ou encore d’« autofiction ». Ces termes, parfois utilisés de manière interchangeable, recouvrent pourtant des réalités littéraires différentes. Alors, comment distinguer ces genres ? Quelle part de vérité, de fiction, ou de mise en scène l’auteur y met-il ? Décryptage, exemples à l’appui.


L’autobiographie : le récit fidèle d’une vie

L’autobiographie est peut-être le genre le plus identifiable : il s’agit du récit qu’une personne fait de sa propre vie, en son nom, avec une volonté d’exactitude et de sincérité. L’écrivain y raconte les événements de sa vie, de manière chronologique ou thématique, en se posant comme témoin de lui-même. Le pacte autobiographique, concept développé par Philippe Lejeune, repose sur une triple identité : auteur, narrateur et personnage sont une seule et même personne.

Exemple emblématique : Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau (1782). Rousseau y écrit avec l’intention de tout dire sur lui-même, affirmant :
« Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature. »

D’autres exemples notables incluent Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir ou encore L’Enfance de Nathalie Sarraute.

Ce qui définit l’autobiographie : l’engagement de vérité, le lien direct entre l’auteur et le récit de sa vie.


Le roman personnel : entre vérité vécue et liberté narrative

Le roman personnel est une œuvre de fiction très inspirée de la vie de son auteur, mais qui ne respecte pas nécessairement les règles de l’autobiographie. L’auteur y puise dans son vécu, ses émotions, ses souvenirs, mais sans prétendre à une fidélité totale. Les noms changent, les lieux aussi parfois, et certains éléments peuvent être romancés ou condensés.

Exemple emblématique : La Promesse de l’aube de Romain Gary. Bien qu’inspiré de sa vie, Gary écrit dans une forme romanesque : les dialogues sont reconstitués, certains événements enjolivés ou recomposés. Il joue avec le réel tout en racontant des vérités profondes sur lui-même.

D’autres œuvres s’inscrivent dans cette veine, comme Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras ou L’Amant, également de Duras, où la subjectivité domine.

Ce qui définit le roman personnel : un matériau autobiographique assumé, mais modelé par la narration, le style, et les besoins du récit.


L’autofiction : quand l’auteur se joue de la vérité

Concept inventé par l’écrivain Serge Doubrovsky en 1977, l’autofiction est un genre hybride, à la croisée de l’autobiographie et de la fiction. Ici, l’auteur assume de mentir, de travestir la réalité, tout en conservant son propre nom pour le personnage principal. C’est un jeu entre sincérité et invention, entre récit intime et création littéraire.

Exemple emblématique : Fils de Serge Doubrovsky. L’auteur y mêle son histoire familiale, ses névroses, mais il brouille volontairement les pistes entre réel et fiction. On pourrait également citer L’Amour de Camille Laurens, ou les œuvres de Christine Angot, souvent classées en autofiction.

Plus récemment, Édouard Louis avec En finir avec Eddy Bellegueule illustre une forme d’autofiction très réaliste, où la frontière avec l’autobiographie semble ténue, mais où l’auteur garde une liberté narrative totale.

Ce qui définit l’autofiction : l’usage du « je », la conservation du nom de l’auteur, et une liberté revendiquée dans le traitement du réel.


Serge Doubrovsky

  • Fils (1977)
    ➤ Le texte fondateur du terme autofiction. L’auteur y mêle psychanalyse, souvenirs d’enfance et expérimentation stylistique.

Annie Ernaux

  • La Honte (1997)
    ➤ Récit fragmentaire d’un épisode traumatique de l’enfance, mêlant mémoire, analyse sociale et introspection. Ernaux refuse le terme « roman », mais son œuvre est proche de l’autofiction.
  • L’Événement (2000)
    ➤ Récit de son avortement clandestin dans les années 1960, entre confession brute et réflexion sur la mémoire.

Christine Angot

  • L’Inceste (1999)
    ➤ Un texte provocateur et bouleversant, où l’autrice parle de relations taboues dans un style syncopé, presque oral.
  • Une semaine de vacances (2012)
    ➤ Suite thématique de L’Inceste, elle y poursuit le travail de dévoilement, entre autobiographie et fiction.

Hervé Guibert

  • À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990)
    ➤ Témoignage poignant sur le sida, à travers un alter ego de l’auteur. L’autofiction est ici à la frontière du journal intime et du roman.
  • Le Protocole compassionnel (1991)
    ➤ Suite du précédent, avec une écriture toujours plus radicale et performative.

Camille Laurens

  • Dans ces bras-là (2000)
    ➤ Exploration de l’identité féminine et du rapport au corps, entre introspection et mise en scène.
  • Romance nerveuse (2010)
    ➤ Autofiction amoureuse et cruelle, à la première personne, flirtant avec l’autocritique et la dissimulation.

Édouard Louis

  • En finir avec Eddy Bellegueule (2014)
    ➤ Récit d’un coming-out dans une famille ouvrière homophobe. Autofiction forte, bien que certains y voient une autobiographie romancée.
  • Qui a tué mon père (2018)
    ➤ Portrait du père à travers une écriture à la fois intime et politique, avec des procédés d’autofiction évidents.

Didier Eribon

  • Retour à Reims (2009)
    ➤ Témoignage introspectif sur son parcours d’intellectuel issu d’un milieu ouvrier. Très influent, souvent lu comme autofiction sociologique.

Sophie Calle

  • Prenez soin de vous (2007)
    ➤ Une œuvre hybride : l’artiste expose une rupture amoureuse en confiant la lettre de rupture à 107 femmes pour qu’elles l’interprètent. Une autofiction collective et conceptuelle.

Alain Robbe-Grillet

  • Le miroir qui revient (1985)
    ➤ Mélange d’autobiographie, de souvenirs réinventés et de fiction dans une forme libre et déstructurée.

Nina Bouraoui

  • Garçon manqué (2000)
    ➤ Récit d’adolescence, de sexualité, d’identité dans un style intime et poétique, inspiré directement de sa propre vie.

Lola Lafon

  • La petite communiste qui ne souriait jamais (2014)
    ➤ Bien que plus romancé, ce livre croise fiction et éléments personnels, tout en construisant une voix narratrice très proche de l’autrice.

Tableau comparatif des trois genres

GenreIdentité auteur/narrateur/personnageFidélité au réelUsage de la fictionExemple phare
AutobiographieIdentiquesTrès forteFaible à nulleLes Confessions (Rousseau)
Roman personnelDifférenciées ou flouesMoyenneModéréeLa Promesse de l’aube (Gary)
AutofictionIdentiquesVariableTrès forteFils (Doubrovsky)

Pourquoi ces distinctions comptent-elles ?

Dans une époque où la frontière entre fiction et réalité est de plus en plus floue, notamment sur les réseaux sociaux ou dans le marketing éditorial, comprendre ces genres permet de mieux appréhender les intentions d’un auteur et la réception de son œuvre. Dire « ceci est vrai » ou « ceci est imaginé » n’est pas neutre : cela engage un rapport de confiance avec le lecteur, ou au contraire, un jeu subtil d’illusions.


En conclusion

Autobiographie, roman personnel, autofiction : trois façons de dire « je », avec des degrés différents de vérité et de fiction. Tous ces genres explorent l’intime, mais chacun à sa manière. Pour le lecteur, le plaisir réside autant dans la sincérité d’un témoignage que dans la richesse d’une mise en scène de soi. Finalement, peu importe que tout soit vrai : ce qui compte, c’est ce que le texte nous dit de l’humain.


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