Parler de soi pour parler aux autres. Voilà peut-être l’un des paradoxes les plus fascinants de l’autofiction, ce genre littéraire où l’auteur devient à la fois narrateur et personnage principal. Depuis son apparition dans les années 1970 sous la plume de Serge Doubrovsky, l’autofiction ne cesse de susciter des réactions fortes : admiration, malaise, identification ou rejet. Mais que vient chercher le lecteur dans ces récits où l’intime se donne à lire ? Est-il un voyeur, attiré par la mise à nu d’une vie réelle ou un lecteur empathique, en quête d’échos à sa propre histoire ?

Une curiosité presque indiscrète

L’un des ressorts les plus puissants de l’autofiction, c’est sans doute cette tension entre vérité et invention. Même lorsque le mot « fiction » est présent dans le genre, le lecteur ne peut s’empêcher de chercher ce qui est « vrai ». Les noms, les lieux, les faits. L’écriture de soi ouvre inévitablement la porte à une forme de curiosité.

Certains textes accentuent volontairement cette tentation : quand Christine Angot raconte l’inceste dans L’Inceste ou que Hervé Guibert expose son combat contre le sida dans À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, le lecteur a l’impression d’être témoin de l’indicible. Une forme d’inconfort s’installe. On lit, les yeux grands ouverts, parfois presque coupables de vouloir en savoir plus.

La littérature se frotte ici au spectaculaire, au sensationnel. L’autofiction devient un espace d’exposition, parfois perçu comme impudique. Et dans une époque friande de transparence, d’aveux et de récits de vie, elle peut flirter avec les logiques du storytelling intime que l’on trouve sur les réseaux sociaux. Le lecteur devient spectateur. Et parfois, consommateur d’une douleur qui n’est pas la sienne.

Un miroir tendu au lecteur

Mais réduire l’autofiction à un simple exercice d’exhibition serait passer à côté de sa portée profondément humaine. Car si ces récits touchent, ce n’est pas seulement parce qu’ils dévoilent, mais parce qu’ils révèlent quelque chose en nous. Mais l’autofiction n’est pas qu’un déballage : elle résonne. Ce que le lecteur cherche souvent, ce n’est pas tant l’auteur, mais lui-même. Les récits personnels deviennent des espaces d’identification.

Annie Ernaux en est un exemple majeur. Dans Les Années ou La Place, elle raconte sa vie mais surtout, elle met en mots ce que d’autres n’avaient jamais su nommer : les silences de la classe sociale, la honte de l’origine modeste, la transformation d’une époque. Ce qu’elle écrit de son père, c’est aussi ce que des milliers de lecteurs reconnaissent du leur. L’intime devient collectif.

De la même manière, les livres d’Édouard Louis, comme En finir avec Eddy Bellegueule, trouvent un écho fort chez celles et ceux qui ont connu la violence sociale, les brimades, l’exclusion. L’autofiction ici n’est pas une vitrine, mais un lieu de rencontre, un point de contact entre des solitudes.

Le lecteur : entre deux postures

La vérité, c’est que le lecteur d’autofiction ne choisit pas nécessairement entre voyeurisme et identification. Il oscille. Parfois, il lit avec distance, intrigué, voire dérangé. D’autres fois, il plonge, ému par des phrases qui semblent avoir été écrites pour lui.

Cette ambivalence fait la richesse du genre. L’autofiction ne livre pas une vérité brute ; elle la met en scène. L’auteur choisit ce qu’il dit, ce qu’il tait, ce qu’il exagère ou embellit. Et le lecteur, en retour, projette ses propres références, souvenirs et blessures sur le texte. Le regard qu’il porte est toujours subjectif, mouvant, souvent inconscient.

Une littérature du lien

À l’heure où les frontières entre le privé et le public sont de plus en plus poreuses, l’autofiction propose une autre manière de dire l’intime : ni confessionnal, ni vitrine, mais dialogue.

Lire un texte autofictionnel, c’est s’exposer à l’expérience de l’autre. C’est prendre le risque de se reconnaître dans ce qui n’est pas soi. Ou au contraire, de rester en marge, de refuser le pacte proposé. C’est une lecture engagée, au sens affectif du terme.

Alors, voyeur ou miroir ? Peut-être ni l’un ni l’autre. Peut-être un peu des deux. Mais surtout, lecteur actif, convoqué non pas à juger, mais à ressentir.

Exploration du regard que pose le lecteur sur ces textes à la frontière du vrai et du fictionnel

Depuis plusieurs décennies, l’autofiction a pris une place centrale dans la littérature contemporaine. Mélange de récit de soi et d’invention littéraire, elle trouble le lecteur : est-il en train de lire une confession sincère ou une mise en scène manipulatrice ? Pourquoi ces textes, souvent intimes, captivent-ils autant ? Que cherche-t-on en lisant les drames des autres : une forme de vérité ou un miroir de soi-même ? Autour de cette tension s’articule une question essentielle : lire l’autofiction, est-ce un acte de voyeurisme ou un processus d’identification ?


L’autofiction, un genre à double fond

L’autofiction, concept forgé par Serge Doubrovsky en 1977 avec Fils, désigne un récit où l’auteur, le narrateur et le personnage principal partagent le même nom, mais où la fiction est assumée. Contrairement à l’autobiographie, elle ne promet pas la vérité : elle explore l’intime sans se soumettre à une exigence documentaire.

Exemple emblématique :
Dans À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), Hervé Guibert raconte sa maladie (le sida), ses relations avec des figures connues (comme Michel Foucault, à peine voilé sous le pseudonyme « Muzil »), dans une écriture frontale, souvent crue. Ce texte trouble : ce que l’on lit est-il une confession, une stratégie littéraire, ou une provocation ?


Le plaisir de lire l’intime : entre curiosité légitime et regard indiscret

Lire un récit autofictionnel, c’est souvent entrer dans les zones les plus intimes de l’auteur : sexualité, maladie, famille, traumatismes, honte, marginalité… Il y a là un plaisir évident de pénétrer dans l’univers d’un autre. Mais ce plaisir est ambivalent.

« Est-ce que je lis ça pour comprendre ou pour voir ? »

On peut évoquer Christine Angot, dont les livres comme L’Inceste ou Une semaine de vacances mettent en scène l’indicible avec une frontalité brutale. Le lecteur est mis en position inconfortable : il ne peut ignorer la violence, il est complice d’un dévoilement. Certains dénoncent un voyeurisme littéraire ; d’autres parlent d’un acte de courage nécessaire.

Lire devient une posture morale : suis-je un témoin ou un voyeur ?


L’identification : miroir de nos propres histoires

Mais l’autofiction n’est pas qu’un déballage : elle résonne. Ce que le lecteur cherche souvent, ce n’est pas tant l’auteur, mais lui-même. Les récits personnels deviennent des espaces d’identification.

Exemple :
Dans En finir avec Eddy Bellegueule (Édouard Louis, 2014), l’histoire d’un adolescent homosexuel dans un milieu ouvrier homophobe a bouleversé un large public. Pas seulement pour ce qu’elle dit de lui, mais pour ce qu’elle révèle de la violence sociale, de la honte, de la construction de soi. Beaucoup s’y sont reconnus, au-delà de leur histoire personnelle.

La dimension universelle du particulier, c’est ce que permet l’autofiction. En livrant ses blessures, l’auteur ouvre un espace où le lecteur peut rencontrer les siennes.


Un pacte ambigu : je te dis tout, ou presque

L’autofiction joue sur un paradoxe : elle suggère l’authenticité tout en revendiquant la liberté narrative. L’auteur garde la main sur ce qu’il donne à voir. C’est une confession mise en scène. Et cela, le lecteur le sait ou le pressent.

Cette zone grise entre vérité et fiction renforce parfois le trouble. On peut évoquer Annie Ernaux, qui se refuse au terme « autofiction », préférant parler de « littérature du réel », mais dont les textes, comme L’Événement ou La Honte, suscitent des réactions très similaires à l’autofiction : identification, émotion, malaise parfois.

Ce que je lis est-il arrivé ? Et si ce n’est pas arrivé, pourquoi cela me touche-t-il autant ?


L’effet époque : quand le « je » devient public

L’engouement pour l’autofiction s’inscrit aussi dans une époque où le récit personnel est valorisé sur les réseaux sociaux, dans les podcasts, les témoignages. La littérature s’insère dans cette culture de la confession.

Le succès de livres comme Retour à Reims (Didier Eribon) ou Chambre 2 (Julie Bonnie) témoigne d’un besoin de vérité sociale, mais aussi d’un attrait pour le récit brut, incarné, sans filtre apparent. C’est le prolongement littéraire du « story » intime.


Voyeurisme ou identification ? Une fausse opposition

En réalité, ces deux postures ne sont pas exclusives. Lire l’autofiction, c’est être à la fois observateur et concerné. On entre dans la vie de quelqu’un, on la regarde, parfois avec curiosité, mais aussi avec empathie. Et parfois, on y trouve des fragments de nous-mêmes.

C’est cette tension qui fait la force du genre :

Le lecteur voit, ressent, juge, reconnaît, s’interroge.


Conclusion : un genre qui nous met face à nous-mêmes

L’autofiction dérange autant qu’elle attire. Elle fait tomber les barrières entre lecteur et auteur, entre littérature et vie, entre fiction et réalité. Si elle suscite parfois le malaise, c’est qu’elle engage le lecteur dans un face-à-face moral et émotionnel.

Voyeurisme ? Oui, parfois.
Identification ? Souvent.
Mais surtout : lecture vivante, impliquée, essentielle.



En savoir plus sur Mélanie Colette : Littérature et culture

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire