
« Je suis un malade mental et j’ai donc appris le silence, la dissimulation et le mensonge. Je me tais, je vis ce qui m’affecte dans la solitude, je rase les murs. » Intérieur Nuit – N. Demorand
La santé mentale, on en parlait peu avant, on la dissimulait beaucoup. Aujourd’hui, on en parle un peu plus, on l’accepte et l’on essaie de la comprendre. Sur les tables des libraires, un grand nombre d’ouvrages autour de la santé mentale fleurissent. Dans une société où la santé mentale n’est plus un sujet tabou, les personnes concernées, patients et personnes atteintes de troubles mentaux s’expriment par l’écriture, comme le fait Nicolas Demorand dans son récit Intérieur Nuit . Ou bien, Philippa Motte avec Et c’est moi qu’on enferme ou Adèle Yon avec son premier roman Mon vrai nom est Élisabeth.
Ils lèvent le voile sur la condition des patients soignés pour troubles psychiques, mettent en lumière les symptômes et le combat que sont de vivre avec de telles pathologies. Des patients souvent incompris, souvent oubliés par des années d’errance médicale. Mais alors, quelle est la place de la santé mentale dans la littérature contemporaine ?

La folie : un motif littéraire ancien et fascinant
Débutons par une brève mise en contexte historique. De la tragédie grecque, à l’époque des romantiques ou du symbolisme, les troubles de la psyché se retrouvent dans les textes des grands de la littérature. La folie est évoquée souvent à travers les personnages du roman, parfois on la retrouve en décortiquant la vie de son auteur. Je ne peux évoquer cela sans citer Le Horla de Maupassant, Crime et châtiment du Russe Dostoïevski ou, plus proche de notre époque, La cloche de détresse de Sylvia Plath. Nous voyons que cette thématique, présente depuis plusieurs siècles, est aussi abordée chez nos voisins russes ou américains. Alors, qu’en est-il aujourd’hui ?
La psychiatrie comme cadre narratif et objet de critique
À ce jour, nous constatons une évolution de la représentation de l’asile et du psychiatre dans les arts. La place de la folie en littérature est omniprésente, mais a bien évolué. Nous ne retrouvons plus les mêmes aspects de la psychiatrie et, fort heureusement. Longtemps diabolisée, elle est maintenant un sujet central de notre époque en souffrance.
Les enjeux éthiques sont forts, la médicalisation, la stigmatisation, la marginalité sont abordées avec justesse dans le roman de Philippa Motte Et c’est moi qu’on enferme ? publié chez Grasset en 2025. Ce livre offre une réflexion profonde sur la résilience, la quête de vérité et la lutte pour la reconnaissance de sa propre voix. À travers son histoire, l’autrice raconte son internement sous contrainte en hôpital psychiatrique. On y fait la connaissance de personnes malades et de leur quotidien. On est propulsés dans ces unités que l’on cache au reste de la population, dans ces lieux qui soignent des patients en souffrance psychique. Ce sont des patients, mais aussi des hommes et des femmes avec leurs histoires de vie. Des êtres humains en attente de soins.
Aujourd’hui, le domaine de la psychiatrie est en souffrance par le manque de moyens. Comme notre système de santé en général, mais cette spécialité est une des plus oubliées…
La psychiatrie est transgénérationnelle. Elle peut hanter une famille, elle peut se cacher derrière une figure maternelle, comme l’évoque la primo-romancière Adèle Yon, avec son ovni littéraire Mon vrai nom est Elisabeth parue chez les éditions du Sous-Sol en 2025. La folie qui fait peur, la folie qui plane au-dessus des générations comme un vautour qui chasse sa proie. Adèle Yon, à travers son travail de recherches généalogiques a rétabli la vérité sur son arrière-grand-mère Elisabeth, aussi appelée Betsy. Ce membre de la famille dont on ne parlait pas. Un sujet caché dans les placards tel un squelette que l’on souhaite dissimuler. Elle réussit également, avec ce premier roman qui la propulse sur les devants de la scène littéraire, à rapporter les éléments concrets, à travers, des photos et documents, concernant les pratiques utilisées dans la psychiatrie du XXe siècle avec, pour exemple, la lobotomie.

« Ce que les propos de Roseline me permettent donc de comprendre, c’est que, lorsque Betsy est placée à Fleury-les-Aubrais, en 1950, après ce qui a dû être considéré comme l’échec de sa lobotomie, personne ne s’attend ni à ce qu’elle ne guérisse ni même à ce qu’elle sorte. Elle est mise là, car elle ne peut pas être mise ailleurs. Cela explique aussi que sa sortie, en 1967, ne soit pas accueillie comme l’aboutissement d’un parcours de soins l’autorisant à reprendre sa place initiale, mais comme une mauvaise surprise parfaitement inattendue, imputable aux réformes de fond de l’institution psychiatrique. » Mon vrai nom est Élisabeth – Adèle Yon
Écriture et pathologie : création ou autodestruction ?
Existe-t-il un lien entre folie et créativité ? Si on s’éloigne de la littérature pour se pencher sur d’autres arts, comme le cinéma ou la peinture, on remarque également la présence des troubles de la psyché. On pense à Van Gogh ou Edvard Munch qui ont utilisé leur propre souffrance psychologique comme moteur pour la créativité. Alors, la créativité est-elle un facteur à la folie ? Ou bien, est-ce la folie qui est conducteur à la créativité ?
Virginia Woolf, Artaud, Pessoa sont des écrivains ayant eux-mêmes souffert de troubles mentaux. Ils sont, encore aujourd’hui, lu dans le monde entier et son des figures emblématiques de l’histoire littéraire. L’artiste, l’auteur, est alors le porte-parole des patients, des malades.
Ils permettent aussi de déconstruire l’image du « malade mental » qui ne peut exercer un métier à responsabilité et prouver que la folie à sa place même dans tous les secteurs, même celui des médias. Nicolas Demorant nous offre, avec son livre Intérieur Nuit publié chez Les arènes en 2025, un regard éclairant sur la souffrance et le combat que mène l’auteur qui souffre de trouble bipolaire. C’est aussi une mise à nue, la révélation d’un secret tue depuis plusieurs années. Tue pourquoi ? Peur du regard de la société ? Sur l’incompatibilité de la carrière avec une maladie mentale ? Ce livre est donc l’exemple parfait pour déconstruire cette pensée collective. Nous pouvons y voir également une forme de thérapie de groupe dans l’écriture de la folie. L’auteur libère sa voix et pose sur le papier ce qui le ronge. Le lecteur prend conscience de l’enjeu qu’il y a, et peu aussi à son tour, se libéré de son fardeau.
« Le calendrier de mes humeurs s’ajuste rarement au rythme de la vie en société ou en entreprise. (…) « Tu es parti ? » Oui, en sucette. « Tu as bougé ? » À peine, sur mon canapé. « Tu as pu te changer les idées ? » J’ai pensé à la mort. Mes sourires sont des grimaces, je ne sais pas où je trouve la force de présenter un visage avenant.» Intérieur Nuit – N. Demorand
C’est aussi un moyen pour le médecin psychiatre, de prescrire la littérature sur ses ordonnances. (Hors nomenclature donc non remboursée par l’Assurance Maladie).
Je ne sais toujours pas si, depuis ce début d’année 2025, mes lectures tournées vers une thématique précise sont le reflet d’un trouble plus profond qui me touche et dont je ne connais pas encore le nom. Mais ce corpus de textes a été un véritable bouleversement littéraire et personnel pour moi. Ces lectures ont fait naître en moi des réflexions sur la représentation de la folie en littérature, sur les conditions dans lesquelles on exerce la psychiatrie en France en 2025 et la plume permettait de faire évoluer la pensée et de bousculer les lois pour allouer plus de budget à une spécialité médicale en souffrance par le manque de moyens matériels et financiers ?
Il reste encore un grand nombre de questions auxquelles j’aimerais répondre : peut-on écrire « malgré » ou « grâce » à la souffrance mentale ? Où se trouve la frontière entre expérience vécue et mise en fiction ?
Écrire la folie est une nécessité, un devoir collectif et une réelle bataille contemporaine.



Laisser un commentaire